Un mot m’a échappé sans que je ne m’en rende compte, me laissant
dépossédé d’une partie de moi dès l’absence de sa sonorité, de sa
matière, de son goût, placé dans la bouche depuis l’enfance, depuis
que j’ai quitté les dernières heures de l’infans, ces champs tranquilles
de l’origine où nos souvenirs reviennent sans fin buter. J’essaie de
le retrouver en fouillant dans ma mémoire, mais rien ne peut me
délivrer de cette hantise… Finalement, que reste-t-il d’une vie ?
Parmi les illusions et détresses, un sentiment étrange rôde, pourtant
coloré d’un bleu éternel : dans les langues et les livres se lovent des
éblouissements afin de nous dire vivants. Nous ne savons
finalement pas grand-chose, mais tout ce que je sais, c’est que je suis
le petit-fils d’un paysan devenu militaire, puis facteur, et d’un marin,
d’une paysanne corse qui ne savait ni lire ni écrire et d’une employée
de bureau ; je suis le fils d’un maître d’école et d’une couturière.